Les Fils du Vent


On ne saurait parler des fils du vent sans commencer par parler de Clément. Celui au Dos d'Acier, le Phénix, celui qui mourut deux fois. Pourquoi? Parce que, sans être le début de leur histoire, c'est le début de l'histoire qu'on leur connaît.
Si les loyaux défenseurs du bien accueillirent l'aide d'un surhomme animé par l'esprit du feu, peu – ou pas – se soucièrent de savoir d'où il tenait cette nouvelle puissance. En fait, malgré son honnêteté, peut-être leur fournit-il des informations falsifiées ou incomplètes; on ne pourrait en vouloir à quelqu'un de si noble n'ayant alors cherché qu'à se protéger de forces bien plus puissantes que lui. On ne peut aider personne lorsqu'on est disparu.
Cependant, aujourd'hui, bien des bouleversements nous menèrent à comprendre que cette force qui l'animait, celle du feu, lui venait bien d'un Oiseau, mais tout à fait d'un Phénix. Il lui venait d'un des Seigneurs du Vent, du vent du Sud. Cet Oiseau, nommé Khamsin, trahit ses frères au profit des hommes. Et c'est ce qui donna vie à une immense bataille.
Pourquoi?
Parce que, à la mort de Clément, les trois frères du «traître», trois autres Oiseaux mystiques, découvrirent ce que le dernier avait fait. Bien des années avant l'avènement des hommes, alors qu'encore la guerre ayant mené à l'apparition des saisons faisait rage, ils avaient trêve en même temps qu'un pacte: jamais ils ne s'ingèreraient dans les affaires humaines. Sous aucun prétexte.
Et cet affront était impardonnable.
Le Tramontane, le Rukh et le Ponant, de l'hiver, de l'automne et du printemps, entrèrent dans une colère noire. Et eux qui n'avaient jamais influencé le monde que lorsqu'ils avaient à faire souffler leur vent, se montrèrent aux hommes. Et en entrant en guerre contre l'Été, ils retrouvèrent l'animosité qu'ils avaient réussi pendant des centaines de milliers d'années à refouler; et l'équilibre des saisons, que l'on croyait immuable, se brisa. Les récoltes, ensevelies sous la neige, puis soumises aux inondations, pourrirent sur pied. Personne ne pouvait plus prévoir quel temps il ferait le lendemain. On vivait dans la peur. On mourait de faim.
Des semaines passèrent. En très, trop, peu de temps, les populations s'appauvrirent, s'affaiblirent, aussi. Les enfants et les vieillards tombaient comme des mouches. Les guérisseurs étaient plus demandés qu'en cas de guerre, mais aucun ne pouvait rien faire contre cette famine écrasante qui les atteignaient eux aussi: on perdit des génies, des paysans, et des prêtres, aussi. Les Dieux semblaient peu se soucier de ce qui arrivait au corps de, même, leurs plus fidèles serviteurs. Des guerres éclatèrent sur la terre, suite à celle dans les Cieux, pour ce qu'il restait de ressources, d'eau, de semences. On voulut essayer de nouvelles manières de cultiver, aucune de fonctionna. Échec sur échec, on se mit à s'agenouiller, priant pour le soleil. Priant pour sa survie. Et c'est alors qu'ils priaient que des êtres descendirent du ciel.
C'est un jour gris et froid que naquirent, aux yeux du monde, les Zéphyrs.
Un cri de joie monta dans toutes les gorges, résonna dans tout Odaness. Personne ne savait qui ils étaient, mais personne ne doutait de leurs pouvoirs. Chacun était convaincu qu'ils étaient la solution à tous les problèmes qu'il n'avait jamais eus.
Seulement, les nouveaux venus, s'ils avaient la solution, ne pouvaient pas la mettre en pratique: elle aurait été d'arrêter le conflit entre les Oiseaux, ce qui était impossible pour quiconque, même pour eux. Même s'ils étaient les enfants du ciel.
Et ce, surtout parce qu'ils étaient les enfants de la guerre.
On se mit alors à les détester autant qu'on les avait adulés. Ils étaient des sauveurs déchus, des messies corrompus; et ils restèrent longtemps (et restent parfois encore) des ennemis dans le cœur de ceux qui virent les leurs périr par quelque chose qu'ils ne comprenaient pas mais qui était intimement lié à ces hommes et ces femmes toujours vêtus de vêtements amples, exotiques, faits de tissus légers, soyeux et colorés, que l'on trouvait trop étranges et pas assez miraculeux pour avoir une place.
Car étranges, ils l'étaient.
Tous différents mais semblables à la fois, ils étaient investis de ce calme caractéristique des grandes âmes et des sages qui ont vu passer devant leurs yeux bien des choses: bien des gestes, bien des mots. Bien des larmes.
Tous, pour des raisons obscures, que l'on ne connut que bien plus tard, tendaient vers l'équilibre, un équilibre parfait et à l'image de celle que l'on se faisait d'eux. Aimant à méditer, ils ne connaissaient pas le chaos, ni de l'esprit ni du corps. Ils n'auraient été capables d'aucune trahison, ou d'aucun mensonge direct. Ils ne pouvaient que détourner ce qu'ils se devaient absolument de détourner, qu'utiliser les arts qui étaient à leur portée: les mots, entre autres, et le silence, surtout. Pourtant, chacun avait droit à tendre vers un côté; seulement, étant ce qu'ils étaient, on pouvait lire dans le visage de chacun de quel côté le mèneraient ses convictions.
Chaque Zéphyr portaient la marque d'où le mènerait son destin dans son visage; chacun, à son apparition, avait le visage d'un blanc laiteux à un noir quasiment ténébreux, en passant par toutes les teintes de gris, malgré le fait que chacun, sans exception, tendait vers l'équilibre Chacun voulait être du ton le plus neutre, le plus au centre des extrêmes.
On se mit à rire, à pointer du doigt le fait qu'ils étaient «transparent» à cette époque où encore on les haïssait, sans encore savoir tout ce que ce mot représentait pour eux.

On ne les connut vraiment que quelques temps plus tard, alors que, finalement, l'un d'eux fut tué dans une bataille injuste, où, à dix contre un, un groupe d'humain, en sortant d'une taverne, s'en étaient pris un qui ne faisait que se trouver dans leur chemin. Ils ne pouvaient accepter cela.
Et c'est alors qu'ils sortirent dans les rues.
Tous, appuyés sur des arbres, assis sur des bancs, sur des collines ou au milieu des champs, se mirent à raconter ce qu'ils avaient vécu. Qui ils étaient. D'où ils venaient. Et ce qu'ils étaient devenus.

Ils étaient autrefois des esprits du vent, parfaits, «transparents», se déplaçant au gré des courants, silencieux, observant les jeux de pouvoir des Hommes comme des Dieux. Immortels, ne vieillissant pas, ils avait regardé triompher le mal comme le bien, sans jamais penser qu'un jour ils auraient eux aussi à marcher sur le sol, à sentir la caresse de la brise qui les avait jusqu'alors bercés.
Mais la guerre des Oiseaux avait brisé ce qu'ils avaient toujours connu: elle avait brisé l'équilibre, et leur équilibre à eux, aussi, avait été brisé. De transparents qu'ils étaient, de légers comme l'air, ils avaient fini par apparaître aux yeux de ceux qui ne pouvaient finalement voir que bien peu, s'alourdissant, prenant les teintes de ce qu'ils avaient toujours soutenu du temps où, encore en suspens, ils n'avaient été que spectateurs à tous les tourments que le monde avait endurés.
Abandonnés, seuls, ils n'avaient eu le choix que de s'adapter, et usant de ce qu'ils avaient pu apprendre, ils avaient essayé, du mieux qu'ils le pouvaient, d'apporter l'équilibre à ce monde en attente du jour où reviendrait l'équilibre qui leur permettrait de retourner à ce qu'ils avaient été pendant les prospères années de leur gloire invisible. Ils étaient devenus moines, moines au service de l'équilibre, refusant de se servir d'armes moins nobles que l'arc, dont les flèches étaient portées par leur Mère.
Et chacun compris que ce n'était pas par manque de volonté qu'ils n'avaient pas aidé les Hommes, qu'ils ne voulaient pas nuire, et que surtout, surtout, ils n'étaient comme eux que des victimes.

Des congrégations de moines apparurent bientôt, suite à ces discours qui firent leur chemin dans les esprits, avec à leur tête d'anciens esprits au teint plus ou moins pâles et aux yeux allongés, toutes guidées par un seul Grand Moine, maître spirituel unique, père de la foi, père de la vocation, mais aussi père de la race, car on dit que c'est le premier qui apparut aux Hommes, qui descendit poser ses pieds sur terre, et que son visage, encore, serait du gris parfait de la neutralité, de celui qui se rapproche le plus de la transparence à laquelle tous les fils du vent aspirent tous -ces fils du vent qui ne méritaient pas d'être nés.