Le Don du barde


 Odaness est peuplé de toutes sortes de créatures. S’y trouvent des Elfes, sages protecteurs de la nature, des Orcs, honorables barbares, des Sans-Vies, vils et fourbes êtres ne cherchant qu’à assouvir leurs desseins… Mais de toutes les créatures qu’il m’ait été donné de rencontrer dans mes voyages à travers notre monde, celle qui m’élude toujours et dont les actions me paraissent les plus imprévisibles est l’humain.

Mes rencontres les plus intéressantes ont toujours été avec des humains, et ma plus récente connaissance ne fait pas exception à cette règle générale.
Un jeune homme, aux traits fatigués et aux yeux vitreux chantait son désarroi dans un village non loin de celui où  je me trouve présentement. Cet homme portait le nom fatidique d’Alethias.

Ses chants ne sortaient pas de l’ordinaire : sa voix était puissante et juste, mais les histoires qu’il relatait n’avaient rien de particulier. Il racontait ses peines d’amours passées, la douleur de sa séparation avec sa famille, sa marche de village en village… toutes des histoires à la portée personnelle. Ces anecdotes que l’on entend de la part de nos proches en feignant parfois l’intérêt, mais qui n’impressionnent pas les étrangers qui ont peur d’avoir à nous prendre par pitié.
Mais l’émotion qui résonnait de par sa voix était trop forte pour ces histoires. Elle ne pouvait y être attribuable.
Et alors, avec cet homme je discutai.

Je me mis  à l’interroger sur ses voyages, sur ses expériences, sur sa vie précédente, et ses réponses vinrent toujours rapidement, clairement et justement. Malgré une gêne apparente par moment, toutes ses réponses semblèrent sincères, à mon grand étonnement. Il me raconta comment son village avait connu une guerre il y avait très peu de temps et comment cette guerre s’était soldée par une victoire de la part de son village, mais surtout par le massacre des forces armées adverses.
Lorsque je lui demandai s’il s’agissait de la source de son désarroi, il me répondit que les faits étaient pires.
Il avait lui-même permis ce massacre.

Médusée, je l’écoutai élaborer son récit : il n’avait jamais voulu faire couler de sang, il n’avait que voulu mettre fin à cette guerre et il avait alors trouvé par inadvertance une faille dans la stratégie adverse qui avait mené à la victoire de son village. Il ne savait pas à quel point ses compatriotes d’alors étaient cruels et profiteraient de leur avantage pour s’amuser tels des enfants découvrant le pouvoir d’une loupe et l’utilisant pour brûler des fourmis. Les villageois avaient grandis isolés et fiers de la richesse de leurs terres, l’empathie n’était pas l’une de leurs aptitudes.

Quoi qu’il en soit, je commençais à comprendre le personnage qui se trouvait devant moi, et alors je lui posai deux questions. La première question ne consistait qu’en lui demander s’il me connaissait, suite à quoi il me dit que non. La deuxième question, lancée à peine perdue, lui demandait mon nom. Il resta silencieux un long moment. Je ne me souviens plus maintenant combien de temps ce silence dura, mais je ne serais pas surprise d’apprendre qu’il ait dépassé le domaine des minutes pour s’étendre au domaine des heures. Et pendant cette heure, Alethias était perdu dans ses pensées, regardant le monde autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose. Finalement, il regarda par la fenêtre de la pièce à l’intérieur de laquelle nous nous trouvions et aperçut un merle perché dans un arbre.
Quelques secondes plus tard, les yeux vifs et grand ouverts, Alethias parla.
Sans me connaître et sans avoir entendu mon nom auparavant, il venait de me nommer l’Oiseau.

Mes yeux s’agrandirent à leur tour. L’homme qui se trouvait devant moi n’était pas que particulier de par ses expériences. Il avait un don. Ou une malédiction, selon certains.
Il ne pouvait pas mentir.
Mais cette incapacité à mentir ne s’arrêtait pas à la description d’une mythophobie, il s’agissait en fait d’un principe opposé. Un principe que je me permets de nommer alethomanie : au même titre qu’un cleptomane ne peut s’empêcher de voler, Alethias ne pouvait faire autrement que de dire la vérité et ce en tout temps.
Même si cette vérité ne lui était pas connue auparavant, il avait la possibilité de chercher des jours, des semaines, des mois et des années pour un savoir qui ne lui appartenait pas.
Car une fois qu’il réussissait à le formuler à voix haute, il savait que ce savoir était réel.

Et cette malédiction est à mes yeux le don le plus pur qui soit.