Combattre la Colère par la colère

Presque personne ne se rappelle le nom d’Elemnar, mais il fut un grand héros des temps anciens. Il ne fut pas toujours le chef charismatique qu'il devint, celui qui mena les troupes des hommes à la victoire: en fait, il naquit d’une union toute simple. Fils de forgeron et de sage-femme, il vit le jour dans une petite ville du continent que l’on connaît de nos jours sous le nom de Kelnor.  Son entrée dans notre monde fut cruelle, puisque sa génitrice mourut des suites de l’accouchement. Il fut donc élevé par un père déchiré par ce désastre et qui à son tour l’abandonna, incapable de vivre un jour de plus sans sa bien aimée, n’ayant eu que le temps d’apprendre a son fils l’art de la forge. Elemnar apprit la vie à la dure, vivant dans la rue et dormant où il le pouvait; se faisant corriger pour ses larcins et chasser pour les gaffes qu’il commettait. Il dut même vendre la forge, seul souvenir qui lui restait de ses parents, lors d’un hiver particulièrement difficile. Il ne croyait rien recevoir de la vie et désirait simplement laisser le temps le rattraper. Il fut pourtant sauvé contre son gré par une femme qu’il rencontra après s’être fait chasser une nouvelle fois d’une auberge, n’ayant rien pour payer. C’était une nuit orageuse et, trempé jusqu’aux os, Elemnar tentait tant bien que mal de se protéger de la pluie.
            C’est alors qu’il fit la rencontre d’Elizabetha. Il ne le savait pas encore, mais leur union allait le mener à accomplir des actes extraordinaires… Elle était une paysanne ni riche ni pauvre de la contrée et était une âme charitable. Elizabetha offrit le gîte à l’homme sans lui poser de questions, et ce, jusqu’à ce qu’Elemnar puisse se trouver un moyen de subsistance. Ils cohabitèrent pendant quelques mois, mais cela lui suffit pour tomber éperdument amoureux d’elle. Ce fut peu de temps après qu’ils célébrèrent leur union et emménagèrent dans une maison pittoresque aux abords de la ville.
            Elemnar reprit finalement la forge de son père, ce qui permit au foyer de vivre aisément. Le couple se portait bien et Elizabetha allait bientôt mettre au monde un enfant; tout portait à croire que ce serait un garçon. Du moins, c’est ce qui aurait dû se produire. Par une nuit aussi pluvieuse que celle de sa rencontre avec celle qu’il aimait, le destin d’un homme allait être scellé.
            Dhebos, titan de la colère, était un être violent qui adorait les effusions sang; il prenait un plaisir sadique à déchirer les familles et les couples et ce soir-là, il cloua son propre cercueil. Il  descendit sur terre sous les traits d’un homme extraordinairement beau. Il se pointa à la maison et affirma devant Elemnar que le fils que portait sa femme était issu de son sang et non du sien et qu’il viendrait le chercher le jour de sa naissance. N’ajoutant rien de plus, mais usant de son pouvoir, il fit entrer dans une rage folle l’époux d’Elizabetha, et celle-ci n’eut aucune chance. Aveuglé par la colère il saisit le chandelier posé sur la table et martela de coup la femme qu’il aimait. Lorsque, certain de la mort de la femme, Elemnar cessa le massacre, une immense fatigue l’envahit et il sombra dans l’inconscience.
            À son réveil, ensanglanté, il se rendit compte de la manipulation dont il avait été victime et jura, sur la mémoire de sa femme et de son fils qui jamais ne verrait le monde, qu’il se vengerait. Il quitta la ville, sachant que nul ne croirait à la vérité, n’emportant comme seuls bagages quelques armes de son atelier et l’alliance de sa défunte femme pour ne jamais oublier la tâche à accomplir.
            Un plan trottait déjà dans sa tête. Il savait qu’il n’aurait pas la puissance nécessaire pour vaincre un dieu, mais les instruments qu’il comptait utiliser, eux, la détenaient. Les légendes de ce temps parlaient d’armes forgées par les premiers hommes à avoir désiré se retourner contre les titans; elles détenaient selon ces histoires l’habileté de trancher toute chose. C’est donc dans l’espoir de trouver les instruments de sa vengeance qu’il parcourut les terres d’Odaness. Elemnar prit part à quelques combats qui le prépareraient à affronter son ultime adversaire et sillonna les contrées à la recherche d’homme qui lui indiqueraient où trouver des armes légendaires. Un jour, il entra dans une boutique d’antiquités et alla s’entretenir avec l’homme qui tenait l’établissement. Il apprit l’existence d’une carte que l’homme avait en sa possession et qui menait soi-disant au trésor perdu des premiers insurgés. Elemnar suivit cette piste et parvint à la suite d’un long chemin semé d’embûches à l’endroit éloigné de tout qu’indiquait la carte. Il y trouva une vieille demeure abandonnée depuis des lustres, sculptée à même le flanc d’une vertigineuse montagne et dont les colonnes effritées trahissaient l’âge. Lorsqu’il y pénétra, il se retrouva face à l’immensité d’une unique pièce remplie de richesses de toutes sortes, des montagnes d’or et des gemmes, des artéfacts de divers endroits du monde et un arsenal impressionnant. Il y trouva ce qu’il était venu chercher. Il prit une longue épée ornée parmi les armes éparses et sentit qu’avec cette arme entre les mains, il ne pourrait être vaincu. Il sut à ce moment que l’heure de l’affrontement sonnerait bientôt.
            Les années passées à rechercher les épées de légendes avaient laissé place au Temps des Troubles. Notre homme eut vent de la descente de Dhebos sur terre et prit la route, déterminé à mener à bien sa mission. Il joignit les forces des hommes et par sa détermination et sa prestance, mena les hommes qu’il avait pu rameuter à la guerre. Ce fût en héros qu’il vainquit en mémoire de sa femme et en monstre qu’il fût reçu par les siens. On n’entendit plus jamais parler d’Elemnar, les épées de légendes furent perdues, et le souvenir de la bataille entre titan et mortels disparut pendant longtemps, seulement consigné sur une page arrachée d’un grimoire étrange, maintenant en pièces.

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