La Couronne de Noïro

Il y a des centaines de milliers d'années, alors que les dieux que nous connaissons n'étaient pas encore des dieux, vivait un homme bon et juste qui était le roi d'un grand et puissant royaume.

      Il se nommait Noïro.

      Né prince héritier, il avait été élevé par sa gouvernante et son précepteur, ne côtoyant ses parents que lors des réceptions où ils le présentaient, ne leur parlant pas plus que n'importe qui d'autre, en rêvant que c'était avec eux qu'il passait le plus clair de son temps et non avec quelques inconnus que l'on payait pour qu'ils fassent son éducation. Il grandit ainsi, loin des préoccupations et la tête bourrée d'idéaux, prenant avec désinvolture les connaissances nécessaires à une place qu'il avait l'impression qu'il n'occuperait jamais.

      Pourtant, alors qu'il avait vingt ans, une épidémie virulente se déclara. Elle décima la population du royaume: transmise par les rats, ces animaux dégoûtants qui mangeaient la nourriture des humains ou, à tout le moins, la rendait impropre à la consommation, il était impossible de s'en sauver. Ainsi, près de la moitié des habitants de la cité natale de Noïro - et de tout le royaume - mourut en un hiver, incluant le précepteur, la gouvernante et les souverains. Il se retrouva ainsi à la tête d'un petit empire en crise qui attendait ses directives pour s'en sortir. Paniquant, trop jeune encore, il instaura des quarantaines, des refuges, des systèmes d'extermination par la fumée dans toutes les villes et même dans les campagnes. Il annula les campagnes militaires visant l'agrandissement du territoire et convertit les soldats en ouvriers. Il endigua la propagation de la maladie et la fit disparaître et on l'adora dès lors; tous lui vouèrent une admiration sans borne. On commença le lent processus de renaissance d'une patrie détruite par la perte d'autant de membres, et on réclama un mariage. Il se maria lorsqu'il eut jugé le temps propice, vouloir de croissance oblige, et lorsque la reprise économique fut suffisante, il annonça une journée fériée et convia tout le monde au jour de son union avec une jeune femme inconnue. Elle se nommait Danaë et ne faisait absolument pas partie de la noblesse, était jolie et respirait la fraîcheur du haut de ses dix-neuf ans. Elle semblait même, contrairement à des générations d'épouses royales avant elle, très amoureuse. C'est ce jour-là qu'il reçut avec respect la couronne que son géniteur avant lui avait porté, avec officiellement toutes les responsabilités données à son détenteur.
      On les applaudit et on retourna dans le quotidien que l'on avait quitté depuis presque sept ans.

      Dès lors, des ambassadeurs de partout vinrent saluer celui qui avait repris les rênes d'un des plus grands royaumes d'Odaness à un âge dérisoire, selon eux. Mais il était grand, intelligent, fin négociateur et bon économiste, et ses capacités jumelées au fait que la populace l'adoraient en faisaient un redoutable adversaire quant à des essais de conquête. Grand pacifiste, on essaya de briser ses frontières à quelques reprises pendant les mois qui suivirent le retour au calme, moment où l'on présumait des démobilisations nombreuses, mais ses réactions rapides, efficaces et relativement sanglantes convainquirent les autres nations que se frotter à lui était une mauvaise idée, tant et si bien que l'on signa bien des traités de paix.
      La jeune reine, qui ne comprenait rien et regardait son mari d'un oeil admiratif, finit par tomber enceinte, à la grande joie de tous. Les cadeaux arrivèrent alors par tonne, des cageots de pommes aux oiseaux rares dans leur cage dorée, des poupées de chiffons aux bijoux sertis de pierres précieuses.
      Elle était heureuse et lui aussi, ils étaient plus près que jamais - il avait quelque peu délaissé ses devoirs de roi pour ceux de mari - et étaient impatients de découvrir ce que pourraient être des princes ou princesses conçus dans l'amour. Danaë, cependant, allait de plus en plus mal, et au huitième mois était tout simplement incapable de marcher. Toujours plus blême elle dépérissait, et arriva à terme plus faible qu'elle n'avait jamais été.

      Elle mourut en couches à la naissance des jumeaux, Katerina et Tristan, en souriant à Noïro au travers de ses larmes de douleur, en lui tenant la main. Il pleura lui aussi, en silence et pour la première fois. On lui proposa les services d'une gouvernante nourrice, offre qu'il rejeta violemment en refusant de laisser ses enfants à quiconque, leur donnant à manger du lait d'une vache élevée par le meilleur fermier fournissant la cour. 
      Les années passèrent et le royaume, s'il connut quelques crises mineures dues aux ouragans côtiers et aux tempêtes montagnardes, était plus prospère que jamais.
      Les jumeaux grandissaient en courant au travers des dignitaires, en jouant tantôt au chevalier, tantôt au grand négociateur, assis sur les genoux de leur père. Le souverain leur apprit à marcher, à parler et à compter puis à lire et à écrire, prenant de son temps en remettant même des rendez-vous urgents à plus tard pour cause de leçon de géographie. Tout était un jeu, la politique et l'économie, les enfants pouvaient décider du sort du monde par les cartes qu'ils déposaient en essayant de trouver les meilleures solutions pour que leur partie du «royaume» soit la calme et aie l'économie la plus florissante.

      Quinze ans après la mort de leur mère, Katerina et Tristan étaient tous deux des grands connaisseurs de l'administration de territoires, et lorsque Noïro partait, il laissait à ses enfants le soin d'occuper la place qu'il léguerait à sa mort à un des deux. Ils commençaient pourtant à s'éloigner de leur père, lui attiré par le concret et elle par l'idéal, tous deux cherchant à se spécialiser dans un des trop nombreux aspects qu'il était nécessaire de maîtriser pour faire un souverain respectable. Séparés, ils étaient vulnérables.
Mais ensemble, ils étaient invincibles.

      Tristan s'enrôla dans l'armée lorsqu'il atteignit dix-huit ans, au grand désespoir de sa sœur et en forçant son père qui avait espéré qu'il resterait au château à le serrer dans ses bras et le laisser partir sans autre démonstration de ce qu'il pouvait éprouver. Les jeux auxquels ils jouaient encore cessèrent. Katerina commença alors à s'éloigner  en développant un certain extrémisme vis-à-vis la défense de la justice. Un an passa.
      Le roi qui avait trop voulu garder ses enfants se retrouvait de plus en plus seul.
      La princesse ramena un jour un jeune fermier qu'elle décrivait comme le grand amour de sa vie.  Noïro l'avait laissé entrer au château, lui avait fait une place, lui qui favorisait les liens entre le peuple et la noblesse. Il avait fait des efforts pour accepter cet être hautement déplaisant qui disait avoir des idées, mais ne faisait que calquer la pensée et répéter les paroles d'une jeune fille qui disait avoir trouvé quelqu'un. Le père essaya de prévenir sa fille qui refusa de l'entendre; le sot se plaça devant elle et essaya de défendre sa position et l'«intégrité» de celle qui n'était pourtant pas du tout menacé. Le roi prit alors son autorité de roi et dit à l'héritière qu'il était impensable que quelqu'un incapable de réfléchir monte sur le trône. Elle s'offusqua et lui, toujours sur ses gardes, sauta littéralement sur le monarque qui le fit envoyer au cachot. Katerina avait crié, pleuré, l'avait traité de tous les noms de la terre, lui avait dit qu'elle ne lui parlerait plus jamais. Au fil des jours, pourtant, en allant rendre visite à celui qui était encore enfermé qu'elle regardait avec d'autres yeux, elle s'était rendu compte que Noïro avait raison, et elle en avait pleuré de rage lorsque celui-ci avait posé une main sur son épaule. Il était si triste d'avoir eu à faire cela, de l'avoir rendue méfiante à son égard! Il avait quasiment perdu le soutien de sa fille - le seul qui lui restait.

      Comme son fils lui manquait!

      La jumelle commença à aller se recueillir dans un temple situé dans la campagne près de la ville, laissant le souverain ressasser ses idées et développer la nostalgie du temps de Danaë, puis à avoir peur qu'il n'ait pas fait comme il fallait, qu'il les ait rendus inaptes aux futures responsabilités, ou pire, aux futures relations avec leur père qui les aimait tant… Elle y passait, au départ, moins d'une demi-heure, et avec les semaines, les mois, elle y passait toujours de plus en plus de temps, des heures, et deux ans après le départ qui avait tant chamboulé la famille royale, elle ramena quelqu'un. Pour de vrai. Un gentilhomme qui avait l'air d'un soldat avec l'esprit d'un dirigeant, la sagesse d'un moine et le jugement que tous devraient avoir. Katerina le présenta comme un de la noblesse, cette fois, et le père ne rouspéta pas même s'il était certain que le jeune homme n'avait pas une goutte de sang bleu. Ils étaient toujours ensemble et semblaient mus du même optimisme et des mêmes rêves, les rumeurs disaient qu'ils se promenaient et intervenaient dans les conflits soit en tant que médiateurs, soit en tant qu'acteurs, afin de préserver l'équilibre d'une balance dans laquelle - le roi le disait en riant - il ne pesait rien du haut de leurs vingt ans.
Dire que, à leur âge, il prenait les rênes d'une contrée en crise!

      Tout fut chamboulé pourtant quand un beau jour, les deux tourtereaux ramenèrent le corps meurtri d'un jeune homme. Il avait vu venir l'affaire - il le savait dès le départ que toute l'histoire finirait mal. Il se maudit d'avoir laissé partir son fils qu'il trouvait maintenant en face de lui inconscient et affreusement défiguré.

      Lorsque Tristan ouvrit les yeux, on le découvrit aveugle, paralysé et sourd. Le roi en fut atterré, Katerina aussi. Elle se retira au Temple en priant son amoureux de veiller sur le reste de sa famille, et le père se mit à la recherche de celui qui pourrait ramener son fils à la vie. Tous les médecins, prêtres, guérisseurs et charlatans de la ville furent convoqués. 

      Rien.

Des appels furent lancés partout dans le royaume.

      Encore rien.

Puis ailleurs, dans chacune des villes des contrées environnantes.

      Toujours rien.

Lorsqu'il crut avoir tout essayé, avoir échoué pour de bon, on lui parla d'une jeune femme avec de plus grands dons que l'on en avait jamais vus, et l'espoir revint.

      Elle sauverait l'agonisant.

      Il alla la quérir lui-même en la suppliant de le suivre. Elle voyagea, accompagnée de son étrange frère, jusqu'au château, et demanda le calme: on vida toute une aile du château. Pendant des jours elle resta enfermée en ne laissant que celui qui semblait la suivre partout venir la déranger pour lui apporter de la nourriture, des pansements ou quelque ingrédient plus ou moins incongru. Elle paraissait d'une enfant et pourtant, on aurait dit qu'elle pratiquait son métier depuis cent ans… C'est Raksha même qui gardait la porte menant à son endroit de travail, assisté par ce roi si inquiet qui attendait des nouvelles. Elle finit par sortir, mais en interdisant à quiconque d'entrer dans la chambre du prince. Elle demanda à parler en privé au roi qui l'emmena dans ses appartements, et…

      Et elle lui dit qu'elle n'avait rien pu faire.

      Il entra dans une fureur terrible et la menaça de la faire pendre, elle était la dernière chance de survie du blessé. Elle ne le laissa pourtant pas continuer et, au grand étonnement de celui à qui presque personne n'avait jamais tenu tête, elle le fit taire, mais tout doucement, par des paroles gentilles. Elle lui fit même penser, alors qu'elle le faisait asseoir et lui massait les tempes en le réconfortant, à cette Danaë qui lui manquait tant.
      Si Tristan avait été heureux et n'avait pas souffert, peut-être était-il mieux que son heure vienne avant que les tourments ne l'assaillent. Il était sûrement mort - ou presque - dignement, en offrant sa vie pour sauver des dizaines d'autres! Sa mort n'était pas vaine, et il valait sûrement mieux le laisser partir…
      La jeune femme quitta le château le lendemain, avec son frère, sans demander rien à personne, laissant Noïro réfléchir à ce qu'elle avait dit. Un matin, il demanda à l'ami de sa fille - à qui il avait lui-même demandé de garder la chambre du prince - de s'éloigner. Et il acheva ce jeune homme qui avait été son fils lorsqu'une âme l'habitait encore.

      Car ce n'était plus qu'une enveloppe vide, n'est-ce pas?

      On se révolta, on cria au scandale, sa fille revint et le pointa d'un doigt accusateur, retenu par son bien-aimé qui ne voulait pas qu'elle se jette sur son père et l'étouffe.
      Toute la société lui en voulut, et lui regrettait que la petite guérisseuse ne soit plus là pour calmer les ardeurs de tous ceux qui voulaient le voir démis de ses fonctions, ou pendu, ou soumis à toutes sortes de tortures atroces. Il paya grassement les nobles qui faisaient le plus de remous pour les faire taire et se tut à son tour: peu importe ce qu'il disait il ne faisait qu'empirer sa situation. Il instaura une journée de deuil où l'enterrement de fit, et tout fut terminé. Il avait presque la conscience tranquille.

      Presque un mois passa. Tout était stable, les soldats partis il y avait des années étaient revenus et Noïro avait seulement animé deux banquets et trois remises de médailles d'honneur. Le royaume se portait bien mais lui ne dormait presque pas, hanté par l'image de sa fille; Katerina avait tout simplement refusé de lui reparler. Son ami avait bien essayé de la raisonner - il l'aimait bien, c'était un bon garçon -, mais rien. Elle était convaincue que son jumeau aurait survécu si ce n'avait été de son père.

      Balivernes!
Mais il ne pouvait passer outre ces regards haineux - seuls regards qu'elle lui destinait.

      Et puis, un soir, une dispute terrible éclata alors qu'il essaya, en désespoir de cause, d'aller s'expliquer à sa fille. Il était allé cogner à sa porte après s'être assuré qu'elle était seule, et il n'avait réussi qu'à la faire plisser les yeux et cracher des paroles qu'il n'avait même pas entendues. Il était retourné se coucher penaud, et s'était trouvé incapable de dormir.

      Qu'allait-il faire?

      Peu avant l'aube, il avait entendu la porte de ses appartements s'ouvrir. Intrigué, il s'était dirigé au salon qui servait de hall et avait vu le guerrier dont le visage était caché par un casque s'élancer vers lui. Paniqué, Noïro était retourné dans sa chambre et s'était saisi de l'épée qui servait de décoration au mur mais n'était pas seulement décorative. Il avait tenu tête à cet étrange agresseur qui avait réussi à s'infiltrer dans la partie la plus protégée du château pendant un moment, avait réussi à le repousser dans le séjour, mais commençait à fatiguer: il commençait à être vieux ou en tout cas ne possédait plus l'énergie de ses vingt ans. Et il n'avait pas dormi et il était tard et il était encore sonné de la réaction de sa petite fille qui semblait ne plus voir comme il l'aimait… Pourtant, alors qu'il se disait que son heure était venue, la porte s'était ouverte encore, et un homme avait crié. Celui qui essayait de tuer Noïro s'était retourné et le monarque avait eu le temps d'abattre son épée sur le casque, assez fort - il était poussé par l'adrénaline - pour tuer un bœuf. La lune éclairait plus que jamais et le temps semblait s'être arrêté alors que l'homme en habit militaire tombait, si bien que le roi put le détailler au complet.
      Il n'était pas habillé comme un soldat. Et même… Il n'était pas habillé comme un homme. Il avait la stature délicate d'une jeune fille, et les mains blanches comme…

Celui qui avait crié se précipita vers le mort et enleva son casque.

      Katerina.

L'amoureux blessé prit dans ses bras sa princesse et sortit de la pièce.

      Il avait tué sa fille.

      Le roi tomba à genoux en criant mais en ayant même pas le courage de pleurer, frappant le sol de ses poings nus. Lorsqu'il se releva, il se mit à briser tout ce qui se trouvait autour de lui, cassant le vase de sa mère, arrachant les bras de la poupée ayant appartenu à sa sœur, brisant la chaîne de Danaë qu'il avait toujours gardé comme une relique. Puis il saisit la couronne que des dizaines de rois avaient portée avant lui et la lança par la fenêtre en versant une larme - c'était la troisième fois qu'il pleurait. Noïro voulut prendre l'épée qui était tombée sur le sol et s'enlever la vie, mais on entra dans la salle et on  l'immobilisa avant qu'il n'ait réussi.

      Qu'allait-il devenir, maintenant?

      Pendant des jours, il resta allongé dans son lit, sous la surveillance perpétuelle de gardes qui se relayaient toutes les heures. Il avait tout essayé, mais on ne le laissait pas partir vers d'autres cieux: aux dernières nouvelles, il était encore roi. On vint ensuite lui annoncer sa déchéance pour cause d'actes immoraux et on le laissa à l'entrée de l'hospice de la ville où l'installa dans un dortoir crasseux dans le même lit que deux malades jugés non contagieux. Il eut le temps de penser beaucoup et la haine monta en lui alors qu'il n'avait rien à sa portée pour la diriger contre lui.
      Que serait-il arrivé s’il avait laissé Tristan mourir naturellement?
      On le mit dehors lorsqu'on manqua de place pour lui en lui crachant au visage qu'il n'était qu'une saleté. Il se retrouva dehors dans la nuit froide, et il sut ce qu'il devait faire.
Il retrouverait la sale petite garce qui l'avait ensorcelé pour le pousser à achever son fils et lui ferait payer.

      Des semaines durant, il marcha sans relâche, le visage masqué par une immense cape qui lui avait été offerte par un de ses anciens amis qui l'avait pris en pitié. Il se dirigea dans la direction où il croyait qu'elle se trouvait, demandant des renseignements partout, mais si tout le monde avait entendu parler d'elle, personne ne savait où elle se trouvait: il paraissait qu'elle avait disparu mystérieusement quelques jours plus tôt. Il demandait asile où il le pouvait et il apprit à vivre dans des conditions épouvantables, lui qui avait été élevé dans la ouate, mais la rage et le désir de vengeance lui faisait oublier le monde environnant. Cet homme qui n'était violent que lorsqu'on l'attaquait n'était plus le même, son sang qui bouillait lui faisant perdre la tête. Il commença à tuer tout doucement, tout d'abord en faisant seulement souffrir, puis en enlevant la vie de quiconque osait lui barrer la route ou lui dire qu'il ne savait rien. Faire disparaître des innocents lui donnait une impression d'instabilité: il retombait dans sa vie antérieure où il ne maîtrisait pas encore la Vie. Parce que maintenant, c'était lui le maître: c'est lui qui décidait. Si sa famille lui manquait, il était ivre de cette nouvelle sensation: il était Dieu.

      Puis il retrouva la trace de celle qui avait détruit sa vie - dont il ne s'ennuyait pas autant qu'il ne l'aurait cru. Peut-être valait-il mieux féliciter celle qui avait fini par, indirectement, lui ouvrir les yeux! Il se fit passer pour un malade dont les jambes étaient défaillantes, et une vieille dame l'invita chez elle pour lui révéler où était partie se réfugier celle qui semblait avoir été sa protégée. Il lui soutira l'information facilement - comme elle était gentille et naïve! C'en était presque pathétique… Il mit un terme à son existence qui avait déjà trop duré, ne la soumettant pas à trop de souffrance physique et psychologique pour la remercier. Il se mit ensuite en route pour la dernière fois.

      Il croisa un jeune homme, sur la route, qui disait chercher sa sœur qui s'était enfuie. Souriant, il lui indiqua le chemin vers où il se dirigeait - en prenant le soin de camoufler le fait que c'était son itinéraire - et il s'enfonça, pendant la nuit, dans les bois, afin de voir la réaction de celle qu'il cherchait alors que son frère - à qui elle avait sûrement voulu échapper - la retrouverait. À son grand étonnement c'est elle-même qui vint à la rencontre de cet hurluberlu lorsqu'il lui envoya un message, et le frère la convainquit de le suivre jusqu'à un portail qu'il disait mener vers «plus haut». Noïro, en prenant toutes les précautions nécessaires pour ne pas qu'ils voient qu'ils étaient suivis, se rendit à la clairière qui abritait le portail. Le jeune homme y entra en premier, et lorsqu'il eut disparu, le roi déchu sortit des fourrés et cria le nom de la guérisseuse qui venait d'y entrer. Elle se retourna vers lui et il lui cria qu'il allait la faire souffrir pendant des jours pour avoir détruit sa vie, mais il était trop tard. Elle lui sourit et lui ouvrit les bras, comme pour l'inviter à la suivre - mais quelle idiote! - et il fonça vers elle pour l'agripper. Ses mains passèrent pourtant au travers du corps de la jeune femme et il fut pris dans un tourbillon de lumière où il n'entendait qu'une voix féminine lui répéter sans cesse une consigne qu'il suivit pendant des centaines de milliers d'années en attendant l'heure de sa nouvelle gloire, bien qu'elle ne vint jamais.

«Silence… Silence si tu ne veux pas mourir…»

Et, dans l'ombre, il devint plus que jamais ce Noïro que l'on connaît encore si peu.

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