Il y a de cela bien longtemps, alors que le nombre de races peuplant Odaness était bien inférieur à aujourd'hui, avait vécu une jeune femme d'une grande beauté, qui s'était enfuie dans les bois avec en sa possession un miroir magnifique, serti des pierres précieuses les plus grosses jamais enchâssées et modelées dans l'or le plus fin. Des années, des décennies même, avaient passé sans que personne n'ose aller chercher son corps et le trésor par le même coup: on racontait que par une malédiction quelconque elle avait perdu tout son charme et était tombée en disgrâce, et l'on avait peur que quelque esprit maléfique hante encore l'endroit où elle avait rendu l'âme.
Un jour, pourtant, trois marchands orgueilleux et en quête constante de richesses décidèrent simultanément - à une rencontre des marchands les plus influents de tous les continents - de partir à la recherche de ce petit bijou de joaillerie. Chacun de trois points de départ différents, de chacun des trois royaumes qui bordaient la forêt et qui abritaient leurs maisons respectives. Un elfe, un humain et un gnome se mirent ainsi en route chargés comme des mules, ne voulant pas séparer les retombées de leurs trouvailles.
Le premier pestait, car il était fait pour des travaux bien plus raffinés qu'une simple recherche de trésor.
Le deuxième marmonnait qu'il méritait le confort et les égards destinés à quelqu'un de sa naissance - il était tout de même fils de duc!
Le troisième grognait pour ses pauvres pieds et ses bottes hors de prix qu'il usait sans bon sens dans cette forêt de malheur.
Tous trois savouraient pourtant déjà le plaisir qu'ils auraient à se contempler dans une aussi belle pièce de collection, entendaient déjà les pièces tomber dans leurs coffres. Tous se rengorgeaient de leur courage et de leur témérité.
Tous se considéraient au-dessus du peuple qu'ils croyaient avoir surpassé.
Marchant tous vers le cœur des bois, ils passèrent plusieurs jours en route. L’elfe, dans son environnement, arriva le premier à la chaumière; l’homme y parvint un jour plus tard, et le gnome fut le dernier avec quatre jours de retard.
Le premier trouva, dès son arrivée, le Miroir, serré par une main qui n’était plus qu’ossements. Il remarqua les cassures dans le verre, mais n’y fit pas attention, l’approchant de son visage. Criant de dégoût il se vit devenir laid, mais supporta son reflet alors qu’il était certain que c’était quelque sortilège qui affectait l’ancienne noble et son objet par extension, et qu’il allait se soulever au contact d’un nouveau porteur. Il resta immobile, à s’observer, jusqu’à ce que le deuxième arrive. Ils se battirent sans conviction, joutant avec des mots, avant de retrouver la fraternité unissant les plus fortunés de ce monde, et s’installèrent tous deux sur le sol, perdus dans leurs pensées, à observer avec un plaisir un peu masochiste leur reflet à tous deux, qui au fil des heures semblait même s’embellir.
Quand le troisième arriva, des restes de nourriture jonchaient le sol, et il fut tout de suite attiré par la brillance de l’objet; il s’installa près des deux autres qui murmuraient une conversation vantant leurs talents, leurs mérites et leur supériorité. Le petit marchand s’immisça ainsi dans cette activité malsaine, et tous trois, ils observèrent leur projection, si laide au départ qu’elle les faisait frissonner, peu à peu les représenter comme ils s’étaient toujours vus. Leurs mots méprisants et hargneux ainsi que leur vantardise accéléraient le processus, et c’est ainsi qu'à peine quelques jours plus tard - jours qu'ils avaient passés comme hors du temps -, l’éclat des pierres vint rehausser comme il se devait l’apparence dont ils étaient si fiers. Soulagés, presque, ils finirent par relever la tête, clignant des yeux, se tenant la tête après une si longue concentration.
Le Miroir était maintenant à eux trois, mais alors qu’ils se tournèrent les uns vers les autres pour se féliciter, ils poussèrent tous une même exclamation d’horreur. Défigurés, tous!
Comme la jeune fille dans la légende.
Observant leurs mains, les portant à leurs visages, scrutant leurs corps, ils se rendirent compte de la bévue qu’ils avaient commise : ils étaient maintenant en disgrâce. Jamais ils ne pourraient retourner dans la civilisation! Ils laissèrent tomber l’objet magique qui ne se brisa pas, et qui avait même perdu les cassures que l’elfe avait vues au départ. Effrayés, ils s’approchèrent et se revirent dans la glace comme ils étaient supposé être. Sursautant, ils voulurent tous se saisir de l’objet, se battirent avec beaucoup plus de fougue que la première fois. Violemment, ils finirent par briser le miroir en trois parties, et ils s'en saisirent chacun d'une. Désemparés, laids, difformes, ils ressortirent de la maisonnette délabrée et se dirigèrent vers chacun leur pays respectif. S'approchant de leur famille, de leur entourage, ils les confrontèrent à leurs reflets troubles qui, étrangement, changeaient leur apparence presque automatiquement, et c'est déjà avec une petite tribu que les trois pères s'éloignèrent de leurs villages.
Les nouveaux elfes, avant des bois, migrèrent vers les marais, fuyant les feux que l'on avait allumés pour les détruire, tout différents qu'ils étaient.
Les humains s'éloignèrent des villes et des villages, cherchant refuge dans les plaines et les collines encore inhabitées, se sauvant de la menace des Autres qui les pourchassaient, armés de fourches et de pioches.
Les gnomes trouvèrent refuge dans les nombreuses grottes que comptaient les flancs de montagne, quittant leurs communautés suite à la mise à part qu'ils avaient subie.
Ils survécurent. Pas tous, et en fait plusieurs se donnèrent la mort, incapables d'accepter leur nouvelle existence. Ceux qui luttèrent mirent au monde des générations et des générations de descendants, qui s'étendirent sur tous les continents. Ils évoluèrent, changèrent, pendant ces centaines d'années passées dans leur nouvel environnement. Leur intelligence, ainsi, ne disparut en aucun cas, mais se modifia. Ils apprirent à être ce qu'ils n'avaient jamais cru être au fil des siècles.
Le temps suivit son cours, ainsi, et encore aujourd'hui on retrouve de ces trois populations que l'on malmène et que l'on considère souvent à tort d'inférieures, de «moins que rien», tout comme ceux qui étaient à leur origine considéraient leurs congénères comme inférieurs. Ceux-ci, finalement, par leur orgueil et leur avarice - leur laideur intérieure! -, avaient donné naissance à trois nouvelles races ayant l’apparence de cette vraie beauté que la psyché leur avait décernée.
Les Elfes devinrent ainsi Trolls, les Hommes, Orcs, et les Gnomes, Gobelins.
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