On pourrait presque dire qu’Édouard Plate est né avec un uniforme sur le dos, une armure sur les épaules et un grade dans l’armée des grands rois de ce monde. Son père, grand stratège militaire et sergent fort apprécié de ses hommes, avait toujours désiré que l’un de ses rejetons suive ses traces et devienne soldat. Étant le seul garçon d’une famille de quatre enfants, Édouard faisait la fierté de son paternel et fut entraîné dès son plus jeune âge à l’art de la guerre. Il avait un talent naturel pour le maniement des armes et l’apprentissage des tactiques de combat classiques. Il était un tel prodige qu’il fut enrôlé de force lors d’un conflit dévastateur entre deux seigneurs qui désiraient la même femme pour épouse. Il se battit, il tua, mais jamais il ne put se résoudre à agir comme les bêtes qu’étaient les autres militaires. Eux n’avaient nul sens de l’honneur ; ils pillaient les villages conquis, s’en prenaient aux femmes et aux enfants et n’épargnaient personne. Leurs manières le dégoûtaient à un tel point qu’il jura devant les dieux qu’un jour il changerait tout cela, qu’il serait un chef digne de son père.
Et ce jour se présenterait plus tôt qu’il ne le croyait.
Un jour, l’armée parvint aux portes de la cité rivale. Le siège dura des jours et les pertes subies furent énormes. Les unes après les autres, les vagues d’hommes déferlaient sur les remparts et le moral des troupes se brisait avec elles. Bientôt, Édouard et son père furent envoyés au front; ceux-ci comptaient bien mettre un terme à ce conflit qui déjà avait coûté trop de vies. Ils savaient qu’une attaque de front ne mènerait à rien et décidèrent qu’un peloton bien entraîné parviendrait peut-être à assassiner le souverain belliqueux. Le sergent sélectionna les hommes les plus susceptibles de mener à bien cette mission, équipe qui comptait bien entendu son fils. L’opération devait s’effectuer rapidement et avec précision, puisque la moindre erreur, dans cette ville grouillante de gardes, leur serait fatale à tous. Ils devraient s’introduire dans la place forte en surmontant la muraille, puis discrètement arpenter les rues qui menaient au palais, pénétrer dans la chambre royale et accomplir leur sombre dessein pour mettre fin à toutes ces morts inutiles dans les deux camps.
Ils pénétrèrent donc par une parcelle mal surveillée de la muraille et se déplacèrent rapidement vers les appartements royaux. Ils évitèrent les poches de résistances et arrivèrent sans grands encombre au palais. Le plus difficile n’était pas de s’y rendre, mais plutôt de s’introduire à l’intérieur. Quelques flèches eurent vite fait de les débarrasser des gardes qui gardaient l’entrée principale. Ils les cachèrent et déambulèrent dans les longs couloirs du château jusqu’aux appartements du roi. L’assassinat s’effectua sans problème et tous espérèrent pour un moment que tout se terminerait sans autres effusions de sang. Ils ressortirent et empruntèrent les couloirs en direction de la sortie. La suite se déroula si rapidement que le récit de la fuite ne me parvint que par brides désordonnées.
De ce que j’ai pu en comprendre, ils furent aperçus par un domestique qui alarma la ville entière en un rien de temps. C’est donc avec une armée à leurs trousses que l’unité se dirigea vers l’endroit de leur intrusion. Des coups furent échangés et, des deux côtés, des hommes tombèrent; des flèches furent tirées par volées depuis les remparts et c’est dans un chaos indescriptible que les hommes du sergent Plate, ou du moins ce qui en restait, parvinrent à s’échapper. Les pertes étaient lourdes, plus d’une dizaine d’hommes avaient perdu la vie, mais l’objectif était accompli et la guerre était sur le point de prendre fin. Édouard voulut, à son arrivée, étreindre son père, mais celui-ci lui tomba pesamment entre les mains. Une flèche jaillissait de son dos, son souffle était court, sa respiration laborieuse; sa vie ne tenait plus qu’à un fil et il n’eut que le temps de prononcer ses dernières volontés avant de rejoindre tant ses hommes dans l’au-delà.
La détresse envahit Édouard, le submergea; rien de ce qui pouvait se produire autour de lui ne pouvait l’atteindre pendant cet instant qui sembla durer une éternité, ce moment où il réalisait la signification des dernières paroles de son père. Celles-ci le condamnaient à une vie brutale, pleine de massacres, de morts sur la conscience, mais qui, d’un autre point de vue, pouvait le mener à la gloire éternelle. Les dernières volontés de son père avaient été qu’il continue sa carrière militaire, qu’il protège les faibles, qu'il fasse régner la justice là où il serait envoyé et qu’il porte le même respect à ses hommes qu’à sa famille, puisque que ceux-ci risquaient leurs vies pour lui. Après un long instant, il sortit de sa torpeur et demanda l’assistance d’un médecin, bien qu’il sache que c’était vain.
Les obsèques eurent lieu selon la coutume après le combat, un haut bûcher fut érigé pour l’officier et ses hommes morts au combat et ceux-ci furent incinérés avec leurs armes posées sur la poitrine. Ce jour là, nul rire ne fut entendu au sein des hommes, car un grand soldat venait de perdre la vie. La réussite de la mission de la veille avait valu au fils un grand respect de la part des soldats de son père et il hérita donc de son grade et de son armure que plus jamais il ne quitta. Cette armure représentait pour lui les sacrifices de la guerre et le prix de la victoire, qui bien souvent se payait par de nombreuses vies humaines. Il mena ses hommes d'une main ferme et ne tolérait aucun acte de barbarie, mais ses décisions éclairées et son impressionnante qualité de tacticien le menèrent lui et ses soldats à de nombreux succès. Il gravit les échelons à une vitesse fulgurante et atteint, seulement quelques années à la suite du début de sa carrière, le grade qu'on lui connait, celui de capitaine.
Il vint un temps où il fut fatigué de tous ces combats et décida de se retirer des grandes batailles. Il dirigeait les combats de loin, inventant toujours de nouveaux stratagèmes pour parvenir à ses fins, mais bien vite il se vit offrir un poste qu’il ne put refuser. L’émissaire qui traitait avec les elfes avait récemment perdu la vie lors d’une embuscade tendu par des drows et l’on devait maintenant lui trouver un successeur qui aurait la prestance nécessaire pour ce type de négociations. Il accepta le poste, bien que cela lui pinçait le cœur de quitter ses hommes: cette affectation lui semblait moins tumultueuse et lui permettrait de souffler un peu. Il s’acquitta de cette tâche durant quelques années, avant qu’un élément imprévu le ramène à la voie du guerrier. En fait, ce fut le retour d’êtres maléfiques depuis longtemps disparus qui lui redonnèrent cette envie poignante de se battre.
Les démons avaient ressurgi des abysses par un portail, attaquant de nombreux villages, décimant tout ce qui se dressait contre eux. Les elfes comprirent la nécessité de son départ et ne lui en tinrent pas rigueur: ils envoyèrent même leur prince pour l’aider à débarrasser le monde de ces créatures du mal. Édouard Plate prit en charge la formation d’une milice aux abords du portail dans le but de renverser les hordes de créatures qui s’abattaient sur eux. Avec l’aide d’un grand mage Exilion, Ézekiel, ils mirent au point un plan qui permettrait l’annihilation de la porte maléfique tout en assurant la sécurité des villes avoisinantes. Ils enverraient une bombe d’une puissance extraordinaire dont l’explosion serait contenue à l’intérieur d’un bouclier d’une force toute aussi colossale. Ils réussirent à mettre en exécution leur plan, mais ils n’étaient pas au bout de leurs peines: la bombe n’était parvenue qu’à détruire les armées qui étaient à ce moment à l’intérieur du dôme de protection, mais le portail n’avait pas été anéanti comme cela était prévu. La déflagration avait gravement porté atteinte à l’intégrité du bouclier qui ne pu résister longtemps aux vagues de monstres nouvellement sortis du portail. Un second stratagème fut mis sur pied, et cette fois aucune erreur ne fut commise. Un marteau fut forgé par un maitre nain dans un métal aujourd’hui épuisé : le Luminum. Un seul coup de cette arme fit voler en éclats la porte menant aux abysses et c’est en prenant l’ennemi à revers que cette tâche fut menée à bien. Cependant, afin de permettre à ses troupes de réaliser leur tâche, Édouard dut effectuer une diversion qui lui fut fatale.
Cependant, son confrère Charles Faucond’or, Hiérophante de la déesse Velvania implora sa déesse de lui redonner espoir, à lui et à tous les hommes, en revoyant sur terre leur bien-aimé Édouard Plate.
Et c’est ce qu’elle fit.
Les années qui suivirent ne furent pas moins mouvementées. La détonation de la bombe avait réveillé une créature endormie depuis des siècles et celle-ci était prête à faire régner le chaos sur le continent. En fait, le nouvel adversaire n’était nul autre qu’un des éléments primordiaux; le Feu destructeur. Cette fois, ce fut la Lune elle-même qui dut intervenir pour permettre aux mortels d’avoir les armes nécessaires afin de rendormir cette créature élémentale gigantesque. Cependant, lors de l’affrontement final entre les forces de Kelnor et le terrible adversaire, un événement imprévu se produisit. En fait, pendant que les forces des hommes s’affairaient à trouver une solution pour vaincre le Feu destructeur, un petit groupe de personnes mal intentionnées redécouvrirent la sépulture d’un mal plus dangereux encore, la tombe d’un grand nécromancien. Une fois le Feu destructeur repoussé jusqu’au lac enchanté par la lune par le Prince des Elfes, le nécromancien et ses serviteurs prirent les soldats d’Édouard à revers. L’affrontement fut féroce, mais le nécromancien n’ayant pas recouvré toutes ses forces dut battre en retraite, du moins pour le moment. Les hommes avaient remporté le combat, mais la guerre allait prendre vite une autre tournure.
La nouvelle vie d’Édouard, celle offerte par la déesse Velvania, avait ses limites, et bien qu’il n’avait alors qu’une trentaine d’années d’âge, son corps semblait déjà porter les traces d’une cinquantaine d’hiver. Affaibli par l’âge avancé de son corps, c’est en combattant ce nouvel ennemi que le grand Capitaine Plate perdit la vie. Il fut enterré avec tous les honneurs qu’il méritait et ce fut le Prince des Elfes lui-même qui entreprit la cérémonie mortuaire. Les grands actes commis dans sa vie ne seraient jamais oubliés, mais avec la proximité du nécromancien et sa montée au pouvoir, nul ne sait vraiment ce qui est advenu de son corps et à quels funestes desseins il a bien pu servir après la mort.
Ainsi devrait vivre un homme de bien, et devrait fuir devant cet homme toute forme de mal.
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