Il y a des centaines de milliers d'années, alors que les dieux que nous connaissons n'étaient pas encore des dieux, vivait un jeune homme dont l'esprit était si torturé qu'il faisait fuir quiconque venait à lui parler, pour ne pas dire à le voir, sa folie altérant ses traits qui, sur quelqu'un d'autre, auraient été considérés comme harmonieux.
Il se nommait Arkam.
Il vivait dans la maisonnette perchée sur le haut d'une falaise surplombant l'océan que ses parents disparus en mer des années auparavant leur avaient laissés, à lui et à sa petite sœur qui, excellente guérisseuse, s'occupait de ces problèmes qui le rendaient asocial, comprenant ce que personne d'autre ne voulait comprendre. Il fit fuir près de la moitié des prétendants qui se présentaient pour sa protectrice, se rengorgeant parfois du fait qu'il soit non seulement son préféré, mais aussi le seul à qui elle portait de l'attention: c'est elle qui repoussait l'autre moitié. Ainsi il vécut pendant de nombreuses années.
Jusqu'à ce que les voix soient plus fortes que lui. Plus forte qu'elle.
Jusqu'à ce que les voix le poussent à partir.
La jeune soignante était descendue au village pour aider à l'accouchement qui se présageait difficile de la femme du boucher lorsqu'il prit la fuite pour la première fois. Il marcha longtemps, longtemps, sur les routes contournant les bourgades, en conversant avec une sympathique voix qui avait élu domicile dans sa tête il y a quelques jours. C'est elle qui l'avait poussé à partir. C'est elle qui l'avait convaincu qu'il avait une destinée plus grande. Il l'avait écouté.
D'ailleurs, il l'écoutait encore lorsqu'il fut poussé à terre par un fort jeune homme d'allure noble qui se plaça devant lui comme pour le défendre de quelque danger. En se relevant il poussa un cri qui fit fuir la voix - il espéra qu'elle n'était pas partie pour de bon, il commençait à l'apprécier.
Il y avait une énorme bête qui barrait le chemin. Poilue, avec les yeux jaunes et de l'écume qui coulait de sa bouche laissant entrevoir des dents longues, acérées. Les yeux ronds il recula pas à pas, s'enfonçant dans la forêt comme pour se fondre dans le décor, observant les deux belligérants. L'animal se jeta sur l'homme avec une violence inouïe et le projeta contre un arbre, se jeta sur lui alors qu'il levait son épée comme pour l'empaler, lame qu'il esquiva pour se jeter sur la jambe droite de ce qu'il croyait être son repas pour presque la déchiqueter, et avant qu'il ne puisse s'éloigner il reçut à la tête la compensation du mal qu'il avait fait, coup porté du plat de l'épée et de toutes les forces du nouveau blessé et il s'écroula sur le côté, assommé.
Arkam se jeta sur son champion et ne pensa à rien sauf à une chose: sa sœur.
Elle pourrait le sauver. Peu importait s’il avait eu l'intention de partir. Il s'en irait une autre fois et trouverait une explication à sa… promenade. Ils furent trouvés par celle-ci au détour d'un chemin, et elle se précipita sur eux, s'occupa de la jambe et d'une blessure à la tête du nouveau venu. Il la regarda amèrement ne pas lui adresser un mot, et ne dit rien de tout le long du voyage de retour vers l'endroit qu'il voulait quitter. Il alla se coucher, se laissant border par une jeune fille qui semblait exténuée et qui réussit à le convaincre qu'il était mieux qu'il reste avec elle.
Mais les voix étaient plus fortes.
Ainsi, il repartit pendant une tranquille nuit, laissant un passage de l'histoire que sa sœur lui avait toujours lue comme note, citation dictée par cette même voix qu'il affectionnait tant et qui enterrait toutes les autres. Et il partit pour une deuxième fois, pour de bon.
Il passa des jours et des jours à marcher, ne mangeant que ce qu'il pouvait mendier de ceux qui le prenaient en pitié, dormant dehors, à même le sol ou squattant des granges dont il affectionnait l'odeur de la paille. La brise saline lui manquait parfois mais jamais il n'eut de regret par rapport à son départ. Il ne pensant plus à son passé, et peu lui important les remous qu'il avait créés dans la vie de celle à qui il manquait et qu'elle n'avait jamais remplacé comme il l'avait cru. Elle continua à penser à lui longtemps, jusqu'à ce que l'été finisse. Que les feuilles rougissent. Et lui, il trouva ce qu'il voulait.
Se venger de celui qui avait pris sa place.
La voix qui était de venue sa compagne loyale lui soufflait sans cesse des idées, et celle-ci, alors qu'il passa près d'un petit château, le frappa particulièrement. On le prit pour un bouffon, un fou, mais lorsqu'il dit où se trouvait le jeune homme disparu on l'écouta religieusement alors qu'il leur imposait avec succès l'idée qu'il fallait qu'ils aillent le chercher à tout prix, et on lui offrit de rester alors qu'une compagnie partit. Il resta. Il apprit qu'on l'avait revu mais qu'il voulait rester auprès d'une mystérieuse jeune fille, et que malgré les menaces rien n'y avait fait, c'est lui qui exigea les efforts réitérés, lui qui insuffla à Mathilde, la fiancée, la rage nécessaire, la bile à cracher. Il était têtu, presque autant que sa cible.
Quand le beau temps revint et qu'on eut plus de nouvelle de celui de qui il voulait se venger, il supposa que tout était réglé et repartit sur les routes, voir du pays, traînant avec lui un sac rempli de tour ce qu'il avait pu prendre de plus précieux au château. Il échangea ces objets de valeur au fil de son voyage, avec sa voix.
Puis il trouva où il allait rester. Un temple, noir, lugubre, avec des prêtres couverts de la tête aux pieds psalmodiant d'obscures formules. La voix dans sa tête devint plus forte que jamais. Elle lui dit qu'il était à sa place. Elle lui expliqua qu'il était dans son temple à elle, et qu'elle l'avait choisi…
Il revêtit une des longues soutanes qu'on lui offrit, et s'installa dans une petite chambre dans un bâtiment un peu à l'écart. Les jours passèrent sans qu’il ne mange, nourri par les paroles de la voix qui lui expliquait tous les secrets du monde, incluant ceux des Dieux.
Surtout ceux des Dieux.
Il était destiné à mieux que tout ce qu'il avait déjà fait.
Simulant la prière il se gorgea d'informations jusqu'à ce que sa voix à qui l'on vouait un culte lui apprit qu'il était temps d'offrir quelque chose pour passer au niveau supérieur.
Quelque chose qui prouverait sa bonne foi, qu'on lui dit, mais qui ne finit que par prouver sa folie… L'arrachant lui-même, criant comme un damné, il offrit son œil qui lui avait permis de voir la mer, de voir sa sœur, de voir la rage qu'il avait instillée aux habitants du château en les côtoyant. Il le laissa dans un bol qu'on lui tendit, regrettant presque, puis rejeta la voix qui essaya de lui parler.
Il était plus puissant qu'elle, maintenant.
Il était le plus puissant.
Il prit le chemin du Portail Divin qui lui permettrait d'accéder au pouvoir suprême, passant tout près d'un étrange village qu'il avait l'intention de détruire, juste pour asseoir sa nouvelle puissance, mais où il vit quelque chose qui le troubla plus que tout.
Sa sœur. En robe de mariée. Auprès de celui dont il avait voulu se venger.
Il s'assit sur le sol en pensant à ce qui pourrait faire le plus de mal à cet homme. Il y pensa pendant des semaines, immobile, ne faisant qu'écouter les milliers de voix qui parlaient en même temps. Puis il trouva.
Il allait se réapproprier sa sœur.
Il lui laissa un message pendant la nuit, comme quand il était parti, sachant qu'elle ne pourrait résister à un appel de sa part. Trop sentimentale. Elle sursauta lorsqu'elle vit son visage mutilé et soigna son orbite dont l'intérieur commençait à s'infecter, ce qui ne fit que lui rappeler que son œil lui manquait cruellement, s'informa de ce qu'il avait fait alors qu'il l'avait quittée. Et sa conscience ne lui laissa d'autre choix que de le suivre.
Il l'emmena avec elle et ils devinrent tous deux des divinités.
Et il ragea alors qu'il se rendit compte qu'il n'avait même pas réussi à les séparer pour de bon, qu'ils s'aimaient toujours, qu'elle retourna le chercher dans la tristesse de la mort.
Il oublia vite.
La voix, maintenant, c'était lui.
Il était le plus puissant.
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